PROJET AUTOBLOG


Acrimed | Action Critique Médias

Site original : Acrimed | Action Critique Médias

⇐ retour index

Mise à jour

Mise à jour de la base de données, veuillez patienter...

Réforme de la SNCF (5) : la valse des sondages à gages

jeudi 22 mars 2018 à 11:00

Depuis l’annonce du projet de réforme de libéralisation du rail, les sondeurs sont sur le pied de guerre. Les grands médias se sont empressés de commander « leur » enquête sur la réforme, avec de préférence un résultat tapageur qui garantisse de bonnes « unes »… Quitte à sacrifier rigueur et déontologie. Ou comment les nombreux sondages sur les projets de libéralisation du rail témoignent une nouvelle fois des misères de la sondologie.

Les sondeurs sont de sortie : en l’espace de trois semaines (du 27 février au 20 mars), les instituts Odoxa, Harris Interactive, Elabe, Opinion Way ont publié un total de 6 enquêtes en ligne. Ces sondages ont été commandés par différents médias : France Inter, France Info, Public Sénat, Radio Classique, RMC, BFM Business, Atlantico, L’Express, Le Figaro, Les Echos, Challenges, ou Nice Matin. Leurs résultats semblent sans appel. Morceaux choisis :

Dans cette grande fête de la sondologie, les commentateurs s’en donnent à cœur joie. Les oracles de l’opinion publique se succèdent dans les grands médias pour dérouler la partition : le gouvernement a déjà gagné, et les salariés sont des « bloqueurs » honnis des « Français ».

Pourtant, à y regarder de plus près, on peut avoir de sérieux doutes quant aux résultats de ces enquêtes. Ces sondages sont tous issus de questionnaires en ligne qui, comme le rappelle Alain Garrigou, présentent de nombreux biais qui les rendent non représentatifs (part importante des non-répondants, stratégies commerciales de rémunération, échantillons de « volontaires », possibilités accrues de truquer en répondant plusieurs fois, etc.). À ces travers « classiques » s’ajoutent d’autres biais méthodologiques majeurs sur lesquels nous allons revenir.

Quand la réponse est dans la question…

Premier exemple, le « baromètre » Odoxa, commandé par France Inter et L’Express et publié le 27 février [1]. Cette enquête conclut que « les Français souhaitent que le statut de cheminot disparaisse ».

Problème : comme l’a noté le syndicat Sud-Rail, la question posée pour obtenir un tel résultat est clairement orientée (autant que l’est le cadre des réponses suggérées). Elle reprend en effet l’énumération des prétendus « privilèges », ressassée à l’envi sur les plateaux télévisés, et qui mériterait d’être nuancée (comme le note cet article sur le site de France info).

Il suffit de s’intéresser au second volet de l’enquête pour constater qu’une question « bien posée » permet d’obtenir une réponse pertinente. Deux choix sont proposés aux répondants : « Pensez-vous plutôt qu’il faut fermer les petites lignes ferroviaires car elles coûtent trop cher » (20 %) ou « qu’il ne faut pas supprimer ces lignes car c’est une mission de service public que de desservir des endroits isolés » (79 %). Problème : un précédent sondage réalisé quelques mois auparavant par l’IFOP concluait que « les Français » étaient à 63 % favorables à la fermeture des petites lignes de TER. À peine orientée, la question était alors :

Moins de 2 % des habitants de province utilisent régulièrement les trains régionaux TER car en province la majeure partie des déplacements se font en voiture. Du coup, un certain nombre de ces trains TER circulent presque à vide. Pourtant ces trains TER coûtent chaque année aux régions 4 milliards d’euros, c’est-à-dire presque autant que le budget consacré aux lycées. Certains disent qu’il vaudrait alors mieux remplacer les lignes ferroviaires de TER qui ont très peu de trafic par des lignes d’autocars, ce qui permettrait de réduire fortement les impôts régionaux. Vous-même y seriez-vous favorable ? (sic !)

En matière de sondage, la réponse est souvent dans la question…

« Des Français » favorables à la réforme… et à la grève

Autre exemple des paradoxes de la sondologie : le « sondage flash » Harris Interactive, commandé par RMC et Atlantico, également publié le 27 février. D’après cette enquête, les Français favorables aux ordonnances pour réformer la SNCF sont majoritaires (54 % des opinions exprimées contre 46 %). Dans le même temps, les Français favorables aux grèves et manifestations sont également majoritaires (53% des opinions exprimées contre 47 %). Des résultats pour le moins troublants...

Cela n’empêche pas les commentateurs de reprendre largement les résultats de ces sondages. Sur les plateaux télévisés, comme celui de BFM-TV (comme nous l’avions évoqué dans un précédent article), ou encore sur LCI, sur les radios et dans la presse, on entend partout que « 69 % des Français sont favorables à la fin du statut des cheminots » [2]

Et ce n’est pas fini ! À peine deux jours plus tard (le 1er mars), un nouveau sondage Odoxa commandé cette fois par France Info et Le Figaro, contredit le sondage Harris Interactive : « les Français » condamneraient par avance les mobilisations à 58 %. Cette fois, il révèle un nouveau biais de taille. D’après la notice du sondage, l’échantillon est constitué de 1003 personnes dont 202 sympathisants de gauche, 144 sympathisants LaREM, 120 sympathisants de droite hors FN et 161 sympathisants FN… On a connu mieux comme échantillon « représentatif ».

Mais c’est à ses pages finales qu’on mesure définitivement le sérieux de ce sondage Odoxa (et avec lui, celui de ses auteurs, de ses commanditaires et de tous ceux qui en reprennent les résultats ou les commentent les yeux fermés). Avec l’entreprise Dentsu Consulting, les sondeurs entreprennent d’étudier « la visibilité de la réforme de la SNCF [sur] Twitter, Facebook, Instagram, YouTube, Google+, ainsi que les blogs, les forums et les sites d’actualité en ligne »… Après avoir identifié « les mots les plus utilisés dans les messages sur la #reforme SNCF », les sondeurs font un compte-rendu de dix lignes des quelques 181 800 messages ayant circulé sur la toile entre le 22 et le 28 février. Et bien sûr, leur sens de la citation et leur esprit de synthèse défient toute concurrence ! Extrait :

Seule la suppression du statut de cheminot semble actée et la majorité des messages saluent cette décision, même si elle ne mobilise pas vraiment. […] On notera que sur certains forums, de nombreux internautes commentent et attendent avec impatience l’arrivée de la concurrence qui forcera, selon eux, la SNCF à « ne plus vivre au-dessus de ses moyens et à être un peu plus à l’écoute des usagers ». La question de la dette qui sera à assumer par tous les Français est aussi un sujet de discussion, même si beaucoup sont résignés : « impossible de faire autrement, il faudra payer leurs mauvais choix ! »

Quand la sondologie à bas-prix se combine au micro-trottoir en ligne... On pensait avoir touché le fond, mais c’était sans compter la créativité débridée des sondeurs. Le sondage se conclut par une analyse… des petits émojis utilisés sur les réseaux. De cette analyse – ô combien empirique – les sondeurs déduisent que « 7 internautes sur 10 sont pour la suppression du statut des cheminots, jugés trop privilégiés ». Nous ne pouvons résister à vous la livrer telle quelle :

Si le sondage Odoxa remporte la palme, les autres sont à l’avenant : la « question politique de la semaine » d’Opinion Way, enquête commandée par Public Sénat, Les Échos et Radio Classique (5 mars 2018), conclut que « la grève des cheminots parait injustifiée à 58 % des Français ». Odoxa remet même le couvert le 15 mars 2018 avec son « baromètre de l’économie » commandé par Challenges, Aviva et BFM Business. Le panel, aussi équilibré que celui de l’enquête du 1er mars, condamne les grèves à la SNCF et à Air France à hauteur de 63 % et 64 %.

***

La valse des enquêtes d’opinion sur la SNCF fait la démonstration de l’inanité du réflexe sondologique : biais méthodologiques, innovations très discutables, échantillons douteux, résultats contradictoires… Les « débats » sur les sondages qui se sont multipliés après l’élection de Donald Trump et le vote sur le Brexit semblent avoir fait long feu. Et c’est avec une foi renouvelée dans leurs prétendus « baromètres » que la foule des commentateurs médiatiques se délectent de résultats merveilleusement ajustés à leurs commentaires.

Frédéric Lemaire et Pauline Perrenot

Lire : L'immigration au prisme des médias, de Rodney Benson

mercredi 21 mars 2018 à 06:30

Les Presses Universitaires de Rennes (PUR) publient L’immigration au prisme des médias du sociologue états-unien Rodney Benson. L’ouvrage, préfacé par Érik Neveu, est une traduction de Shaping immigration News (2013).

« Comment les médias d’information ont-ils couvert l’immigration ? Et comment cette couverture médiatique a-t-elle varié en fonction des propriétaires de ces médias, de leurs publics et des pratiques professionnelles ? » [1]

Pour répondre à ces deux questions, Rodney Benson a étudié le traitement médiatique de l’immigration aux États-Unis et en France [2], des années soixante-dix aux années 2000.

Il s’agit donc d’une « analyse comparative historique et internationale » [3], qui s’appuie principalement sur deux concepts sociologiques : celui de cadre pour questionner la production journalistique, et celui de champ pour envisager les conditions structurelles de cette production.

Avant d’étudier « comment et pourquoi le traitement de l’information sur l’immigration a varié (ou pas) dans les deux pays entre les années soixante-dix et les années deux-mille. » [4], Rodney Benson fait une « cartographie historique et structurale des médias d’information français et américains » [5], qui constituera l’« arrière-plan » [6] de ses travaux. C’est ainsi qu’il revient sur la construction historique des champs journalistiques en France et aux États-Unis, avant de poser un regard sur plusieurs de leurs caractéristiques actuelles [7] : financement des médias, « forme de l’information » [8], origine sociale et formation des journalistes, etc.

Aux États-Unis : déclin du « journalisme social », essor du « journalisme narratif »

Rodney Benson fait le constat suivant :

Entre le milieu des années soixante-dix et le milieu des années deux mille aux États-Unis, les informations sur l’immigration se sont de moins en moins focalisées sur les emplois et l’économie globalisée, et de plus en plus sur le racisme, les menaces à l’ordre public, les préoccupations humanitaires face aux souffrances des migrants. Au début des années quatre-vingt dix, il y a eu un regain de l’attention portée par les médias sur le coût des immigrants en matière fiscale. Tout au long de ces quatre décennies, les sources ou « voix » dominantes citées dans les nouvelles furent celles de responsables du gouvernement ou d’individus sans affiliation particulière. (p. 89)

Le sociologue repère plusieurs phénomènes à l’origine de ce traitement journalistique : la disparition progressive du journalisme social (en partie pour des raisons budgétaires) et la montée en puissance de la pratique du storytelling (ce que Benson appelle le « journalisme narratif »), qui consiste à raconter des histoires individuelles (une mise en récit qui a tendance à invisibiliser les causes globales, économiques et internationales des migrations). À cela s’ajoutent « les rapports de classe [qui] font que les journalistes couvrent moins souvent les mouvements anti-immigration, sur lesquels ils portent en outre un regard moins sympathique que sur les défenseurs des droits des immigrants dont ils se sentent plus proches. » [9] Rodney Benson montre cependant que « ce sont les grands acteurs politiques traditionnels qui définissent prioritairement l’agenda médiatique » [10] : ainsi, « bien que les journalistes ressentent un certain malaise face aux opinions exprimées par les militants anti-immigration, lorsqu’ils sont confrontés à des arguments similaires en provenance de responsables politiques ils ont tendance à les considérer comme dignes de faire l’information. » [11]

En France : un traitement médiatique qui évolue

Selon Rodney Benson, « la construction journalistique française du débat sur l’immigration a connu plusieurs phases » :

Au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, les informations ont été dominées par les cadres « racisme » et « humanitaire » ; ces derniers ont prédominé jusque dans les années deux mille. Au début des années quatre-vingt, la question de la diversité culturelle est devenue un cadre important. Cependant, au cours des années quatre-vingt-dix et deux mille, le discours s’est plutôt orienté vers la question de l’unité culturelle, soit pour se féliciter de l’intégration réussie de certains immigrants, soit pour s’inquiéter d’une possible remise en cause de l’unité nationale. La question de l’ordre public est également restée au cadre important tout au long de la période, atteignant un point culminant dans les années quatre-vingt-dix. Contrairement aux États-Unis, l’attention portée au cadre « économie globale » est restée stable, et s’est même accentuée dans les années quatre-vingt-dix et deux mille. (p. 125)

Il lie ces évolutions aux phénomènes suivants :

Comme aux États-Unis, ce sont les stratégies et les manœuvres des élites politiques qui ont tendance à fixer l’ordre du jour des médias. Ainsi, on peut relier le fait que les médias français aient mis l’accent sur le racisme et la diversité culturelle aux discours dominants des principaux partis politiques, de gauche et de droite. De même, on peut attribuer la montée en force des cadres cohésion nationale et ordre public au début des années quatre-vingt dix à la compétition entre les principaux partis pour montrer qui serait le plus dur envers l’immigration en vue des élections présidentielles de 1995. Néanmoins, des facteurs spécifiques au champ journalistique français ont aussi contribué à façonner la couverture médiatique. En raison d’habitus idéologiques et sociaux discordants, les journalistes ont souvent traité l’extrême droite avec plus de condescendance et de mépris que les autres partis et organisations. À certains moments ce sont les efforts déployés par les trois principaux journaux nationaux [12] pour se distinguer au sein du champ journalistique qui ont structuré leur couverture médiatique respective. […] Comme aux États-Unis, le cadre « humanitaire » a joué un rôle important, mais pour des raisons différentes : en France, il était moins lié à des exigences de mise en récit qu’à des pratiques et des formats qui privilégient la représentation d’une diversité de voix et d’opinions issus de la société civile. (pp. 148-149)

Les déterminants d’une information de qualité

Dans l’objectif de repérer ce qui favorise un journalisme de « qualité », Rodney Benson tente de répondre à trois questions :

- « Qu’est-ce qui rend l’information plus multiperspectiviste ? » [13]

Autrement dit : qu’est-ce qui, structurellement, favorise « l’expression de points de vue multiples » [14] dans la presse ? Rodney Benson met notamment en évidence deux facteurs : les subventions publiques aux médias ne restreignent pas le pluralisme, bien au contraire ; et les formats éditoriaux et journalistiques adoptés par les journaux jouent un grand rôle dans la mise en avant de discours différents. Rodney Benson montre ainsi qu’il « apparaît clairement que le format multi-article et mutli-genre de “forum de débat” favorise le multiperspectivisme. » [15]

- « Qu’est-ce qui contribue à une presse critique ? »

À la recherche de « ce qui fonde un véritable journalisme d’investigation critique » [16], Rodney Benson estime notamment :

On ne peut pas affirmer que le fait de dépendre du marché favorise le journalisme critique. Aux États-Unis, ce ne sont pas les journaux les plus rentables ou les plus favorables au marché qui enquêtent le plus sur l’immigration, mais plutôt des journaux comme le New York Times et le Washington Post, dont le modèle de propriété les protège quelque peu des pressions commerciales. (p. 200)

- « Le moyen de communication a-t-il de l’importance ? »

Les journaux télévisés ont davantage tendance à recourir à des formats narratifs, et s’adressent généralement à des audiences plus larges que la presse écrite, ce qui ne favorise pas leur propension au pluralisme et à l’investigation. Rodney Benson note tout de même une exception : « le NewsHour de PBS se démarque des autres journaux télévisés français et américains, par l’ampleur de ses reportages et par son recours au format multigenre : ces deux paramètres conjugués contribuent donc à la production d’une information multiperspectiviste. » [17]

Rodney Benson conclut en tentant d’identifier des « réformes pour progresser » : « nécessité d’étendre et de renforcer les médias publics » [18], de modifier certaines pratiques journalistiques (il recommande notamment de se méfier du format narratif), de diversifier le recrutement social des journalistes…

Notons qu’un certain nombre de critiques et de propositions convergent avec celles que formule notre association [19].

***

Illustré d’exemples de traitement médiatique et d’extraits d’entretiens réalisés avec des journalistes, mobilisant de nombreux travaux universitaires, l’ouvrage de Rodney Benson L’immigration au prisme des médias est le résultat d’une véritable démarche empirique, menée pour « montrer comment les structures et les dynamiques du champ journalistique influent sur la manière dont est traitée l’information sur l’immigration en France et aux États-Unis. » [20]

À noter qu’il est possible de trouver une présentation de ces travaux par Rodney Benson lui-même, dans le Monde diplomatique (mai 2015).

Maxime Friot

Jeudi d'Acrimed (29 mars) - Médias et SNCF : aller simple pour la réforme !

mardi 20 mars 2018 à 06:30

Le prochain « Jeudi d’Acrimed » aura lieu avec Bruno Poncet, membre du bureau fédéral SUD-Rail, le jeudi 29 mars 2018 à la Bourse du travail (Paris 10e).

Jeudi 15 février 2018, Édouard Philippe recevait le « Rapport sur l’avenir du transport ferroviaire » de Jean-Cyril Spinetta, ancien PDG d’Air France. Au programme de ce document, un cocktail drastique de mesures libérales qui, pour les syndicats, remettent en cause le service public ferroviaire au profit du secteur privé.

Depuis la mi-février, cette réforme suscite l’approbation (presque) unanime des médias dominants, qui cochent une à une les cases du bingo de la « démobilisation sociale » et réactualisent son lexique : « nécessité de la réforme », « archaïsme du statut des cheminots », « modernisation », « privilégiés », « dialogue social », « prise d’otage », « chantage des syndicats », etc.

Les mobilisations des salariés et des syndicats ravivent quant à elles la morgue des éditorialistes, et leur mépris de classe. Bien en amont des mobilisations elles-mêmes, les médias dominants, escortés d’experts et d’éditorialistes, ont occupé l’espace public pour délégitimer par avance le mouvement social et marteler le message : il faut réformer (et selon le rapport gouvernemental).

À ce titre, le traitement médiatique de la réforme de la SNCF s’inscrit dans la continuité de le la couverture des mobilisations contre la « Loi Travail » de 2016 comme des précédentes grèves d’ampleur, et fait écho sur bien des points au traitement des mouvements de contestation (entendre « grogne » dans la bouche des éditorialistes) qui animent de nombreux autres secteurs de la société actuellement : hôpitaux, retraités, collèges et lycées, EHPAD, école publique, etc. Et il y a fort à parier que les mouvements de grève, annoncés à partir du 22 mars à la SNCF – et dans la fonction publique – vont ouvrir une nouvelle étape de ce déferlement médiatique.

Quels sont les mécanismes médiatiques par lesquels s’organise la délégitimation des mobilisations contre la réforme gouvernementale de la SNCF ? Quels facteurs permettent de comprendre cette hostilité des « grands » médias et des éditorialistes ? Quels rapports les contestataires de la réforme peuvent-ils entretenir avec les médias ?

C’est pour discuter de ces questions et réfléchir collectivement aux moyens de combattre la démobilisation sociale organisée au sein des médias dominants, que nous avons invité Bruno Poncet, syndicaliste et membre du bureau fédéral SUD-Rail, ayant déjà fait les frais de l’hostilité éditocratique sur les plateaux télévisés, au prochain « Jeudi d’Acrimed ».

Rendez-vous jeudi 29 mars 2018 à 19 h
à la Bourse du travail de Paris
3 rue du Château-d’Eau, Paris 10e (métro République)
Entrée libre

Le pouvoir des médias : entre fantasmes, déni et réalité

lundi 19 mars 2018 à 06:30

1. Le mythe du 4e pouvoir

- Un rôle allégué de ferment démocratique

Sorte de mythe positif de la profession journalistique, devenu un totem des sociétés démocratiques, la notion de « 4e pouvoir », met explicitement les médias sur le même plan que les institutions gouvernementales, parlementaires et judicaires. En tant qu’institution, les médias se voient conférer une double responsabilité au cœur du système démocratique puisqu’ils sont censés jouer à la fois un rôle :

- de « publicisation » [2], c’est-à-dire d’animation – pluraliste, indépendante et équitable, en principe du moins – du débat public et politique ;

- et surtout de contrôle des gouvernants – et de leurs abus.

Ce « pouvoir » serait par nature, de tous temps et en tous lieux, du moins dans les démocraties électorales, un « contre-pouvoir ». Dans ce schéma, les médiacrates s’arrogent à la fois le rôle de garants du bon fonctionnement des institutions et de rempart contre les dérives des gouvernants, mais aussi de protecteurs et de dépositaires principaux de deux des libertés les plus fondamentales que sont la liberté d’opinion et d’expression. Pour autant, comme nombre de mythes, celui-ci recèle quelques contradictions : les tenants du « 4e pouvoir » attribuent tantôt aux médias un miraculeux pouvoir qu’ils n’ont guère et tantôt refusent paradoxalement d’attribuer quelque pouvoir que ce soit aux informations qu’ils diffusent – en tant que représentations du monde –, pas plus qu’à eux-mêmes – en tant qu’acteurs du débat public et représentants de la classe dirigeante. Malheureusement, il s’en faut de beaucoup pour que la contribution médiatique à la vie publique corresponde un tant soit peu à cette construction séduisante.

- Des médias loin d’être autonomes, des journalistes loin d’être indépendants

Certes les médias et les journalistes produisent et diffusent des informations (d’inégal intérêt) qui répondent, peu ou prou, au droit d’être informés. Qui oserait affirmer que le journalisme, du moins à ce titre, n’est pas utile ? Mais pour présumer que les médias constituent par eux-mêmes « un pouvoir », capable d’exercer une influence en propre et de réguler l’action des autres pouvoirs, encore faut-il qu’ils soient autonomes. Or c’est loin d’être le cas : la plupart des grands médias et des producteurs d’information (pris collectivement) se trouvent dans des situations d’interdépendance étroite à l’égard des pouvoirs politique et économique vis-à-vis desquels ils ne sont donc pas en position de jouer le moindre rôle de contre-pouvoir :

- À la fois associés et rivaux des responsables politiques pour la définition et le cadrage légitime du débat public, les éditocrates les plus en vue, adeptes d’un journalisme de commentaire et de prescription, apparaissent comme de véritables acteurs de la vie politique ; comme tels, ils ne sauraient prétendre à incarner le rôle d’arbitres impartiaux du débat public.

- Alors que l’élite des grandes rédactions fraye avec bonheur jusqu’à se confondre avec les élites politiques et économiques, et alors que la profession recrute presque exclusivement parmi les classes moyennes et supérieures [3], le choix et la mise en perspective des informations produites dans les médias dominants reflètent inévitablement des visions du monde et des préoccupations socialement très situées.

- La structure capitalistique de la plupart des médias les place dans une situation de dépendance économique et donc éditoriale vis-à-vis de leurs propriétaires qui se trouvent être le plus souvent des représentants de grands intérêts privés ; les grandes entreprises médiatiques finissent par constituer un secteur parmi d’autres du grand Monopoly capitaliste.

Enfin, force est d’admettre que le journalisme d’investigation et particulièrement le journalisme d’enquête sociale qui pourraient donner quelque consistance à l’idée de contre-pouvoir, sont loin de constituer l’ordinaire de la production journalistique. Les prendre pour modèles c’est oublier qu’ils s’épanouissent essentiellement aux marges de la profession.

- Médias et propagande démocratique

La propagande n’existe pas que dans les dictatures. Dans les démocraties, elle ne prend pas le même caractère systématique et orchestré – et ne se renforce pas en s’appuyant sur la répression, voire la violence politique –, mais elle est non moins omniprésente. Le contrôle des contenus médiatiques est devenu un enjeu de luttes au sein des pouvoirs économiques et politiques. Une lutte si intense et un enjeu si stratégique que l’industrie des relations publiques, qui fournit armes et munitions, est devenue un secteur économique majeur. Et c’est ainsi que des armées de communicants et de « spin doctors », d’attachés de presse et de publicitaires, ainsi que les récits qu’ils bâtissent, sont devenus les filtres qui s’interposent désormais entre les journalistes et la réalité. La porosité de ces professions avec le journalisme est à cet égard particulièrement significative et inquiétante.

Analysant la « fabrication du consentement » [4] dans les démocraties, Noam Chomsky montre quels « filtres » (et non quelles conspirations) conditionnent la production de l’information et comment la réduction du pluralisme aboutit à une représentation consensuelle, aseptisée et épurée de l’information, quand elle n’est pas strictement propagandiste. Le poids et la force des sources institutionnelles (privées et publiques, capitalistes et étatiques) tendent à co-construire l’information dans les contextes routiniers. En cas de crise sociale ou de conflit militaire, notamment, le recours à des techniques de propagande et de désinformation contribue à transformer les médias en simples relais des pouvoirs constitués, sans qu’il soit nécessaire pour le comprendre de recourir à l’explication par des manipulation intentionnelles et concertées, dont il serait naïf de nier l’existence.

Mais si les médias ne constituent pas, par eux-mêmes, un « 4e pouvoir » ou un contre-pouvoir, quels sont les pouvoirs qu’ils exercent ?

2. Le fantasme récurrent de médias omnipotents

Les médias ne sont pas tout-puissants. Ils sont moins puissants qu’on ne le croit souvent. Et surtout ils n’exercent pas leur puissance comme on le croit communément.

- La crainte du « viol des foules » [5]

Depuis le XIXe siècle, on assiste à la résurgence régulière, sous des formes plus ou moins nuancées, d’un même schème : inoculant leurs messages tels des « seringues hypodermiques » [6], les médias accèderaient clandestinement aux inconscients des lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs pour mieux les manipuler. Les médias seraient ainsi dotés d’un pouvoir de persuasion, de mobilisation et d’enrégimentement des masses qui les fait apparaître comme un moteur de l’histoire. Des interprétations qui naissent et retrouvent du crédit dans des configurations « politico-médiatiques » singulières :

- à la fin du XIXe siècle, avec le développement du roman populaire et de la presse à grand tirage concomitamment aux luttes pour le suffrage universel et les droits démocratiques ;

- dans l’entre-deux guerres, avec les usages propagandistes de la radio et du cinéma par les régimes totalitaires ;

- à partir des années 1950-1970, la démocratisation progressive de la télévision crée son lot d’interrogations quant au « pouvoir des images » (violentes, pornographiques, favorisant le consumérisme, etc.) ;

- depuis les années 2000, ce sont Internet et les réseaux sociaux qui focalisent l’attention en tant que catalyseurs de crises (« révolutions de couleur » dans les pays d’ex-Union soviétique, révolutions arabes, Brexit, élection de Donald Trump, montée de l’extrême droite en Europe, etc.), ou plus simplement de subversion politique (campagne contre le TCE, Wikileaks, #BalanceTonPorc, etc.).

Cette propension à attribuer un pouvoir propre aux médias repose hier comme aujourd’hui sur un mélange de déterminisme technique et de panique morale face à des pratiques sociales nouvelles échappant en partie au contrôle des institutions, et surtout sur une représentation du public (et du « peuple ») comme masse d’individus indolents et crédules susceptibles de se transformer en foule hystérique.

- Des récepteurs loin d’être passifs

Or, contrairement à ce qu’affirment ces théories qui voudraient que les messages médiatiques infusent sans filtre et influencent directement les consciences du public, la sociologie de la réception a depuis longtemps montré que les croyances et les opinions se façonnent essentiellement dans les groupes primaires (cercles familiaux, amicaux ou professionnels). Si les informations véhiculées par les médias exercent quelque influence, elles ne sont perçues et reçues qu’à travers les grilles d’interprétation partagées et négociées avec les environnements sociaux qui constituent le cadre d’existence des individus [7].

Par ailleurs, les pratiques concrètes de « consommation » des médias interdisent d’y voir un pouvoir capable de modeler les opinions : les individus ne choisissent pas par hasard les médias qu’ils suivent préférentiellement, et ils font en sorte d’être surtout confrontés à des messages ne heurtant pas leurs opinions préconstituées. Cette exposition sélective aux flux de messages médiatiques se conjugue souvent à une « attention oblique » [8], à la fois nonchalante et défiante, portée par les publics populaires sur les contenus diffusés dans les médias dominants.

À cet égard, le résultat du référendum sur le Traité constitutionnel européen en 2005 ou la grève de novembre-décembre 1995 contre la réforme de la Sécurité sociale voulue par le gouvernement font figure d’expérience grandeur nature attestant de la perméabilité très relative du public aux messages et, le cas échéant, aux injonctions médiatiques. Dans un cas comme dans l’autre, les électeurs, les forces mobilisées – comme « l’opinion » sondée, d’ailleurs – ont résisté aux partis-pris unanimes des médias dominants et sont parvenus, malgré l’hostilité manifeste de ces derniers, à diffuser leurs arguments et à convaincre.

3. Non pas un pouvoir, mais des pouvoirs

Loin d’être dotés du pouvoir d’assujettir les consciences que certains voudraient leur prêter, les médias ne sont pas plus – même s’ils le devraient – des organes dévoués au bon fonctionnement démocratique. Il n’en demeure pas moins que leurs formes d’organisation et le recrutement social des journalistes, les modalités de production de l’information, les formats qu’ils imposent à l’expression des acteurs sociaux, ou encore les relations asymétriques qu’ils entretiennent avec les différents secteurs du monde social – et tout ce que cela génère de distorsions de l’information –, concourent à structurer l’espace public, à sélectionner ceux qui y participent et à définir les limites de ce qui y est pensable et discutable, ainsi que les formes requises pour y intervenir.

En ce sens, même s’ils apparaissent comme des « effets émergents » de leur fonctionnement et de leurs structures (économique, juridique, sociale, politique) et non comme des prérogatives détenues par des instances organisées, et même s’ils n’en sont pas les seuls titulaires, les médias exercent bien certains pouvoirs. Des pouvoirs éclatés et partagés qui ne s’exercent pas de façon uniforme et continue, qui varient selon les conjonctures et les rapports de force dont elles sont porteuses, mais des pouvoirs bien réels. Des pouvoirs qu’ils s’arrogent de façon indue ou dont ils font un usage qui outrepasse régulièrement le rôle qui leur est a priori dévolu. Loin d’être tout puissants, les médias n’en sont pas moins trop puissants.

- Un pouvoir de co-construction des problèmes publics (et de leurs solutions)

- Un pouvoir d’agenda : en déterminant quelles informations sont dignes d’être traitées, les médias définissent les événements qui font « l’actualité », suggérant au public non pas ce qu’il doit penser, mais ce à quoi il faut penser (les faits divers plutôt que l’actualité internationale ; la dette publique et les cours de la Bourse plutôt que le partage de la valeur ajoutée et le taux de l’impôt sur les sociétés ; « l’insécurité » des banlieues plutôt que les accidents du travail, etc.) ;

- Un pouvoir de problématisation et de cadrage : les médias ont également le pouvoir de suggérer sous quel angle doivent être abordées les questions dont ils traitent et comment il faut y penser (la microéconomie – les comportements des producteurs et des consommateurs – prime ainsi sur la macroéconomie – la régulation politique des activités de production – ; les « blocages » générés par les mobilisations sociales l’emportent sur les revendications des salariés ; l’immigration est systématiquement présentée comme « un problème », la dégradation de l’environnement comme une tragédie sans responsables, etc.).

- Un pouvoir de légitimation (et de déligitimation)

- Un pouvoir de consécration et de stigmatisation : en choisissant les discours légitimes et ceux qui ne le sont pas, selon des critères qui font prévaloir la télégénie des « bons clients », les médias portent atteinte à l’autonomie de divers secteurs sociaux en contournant les jugements et les principes de légitimité qui y ont cours ; la notoriété médiatique se substituant dès lors à la compétence et à la reconnaissance par les pairs (les champs intellectuel et culturel sont ainsi colonisés par des logiques de jugement n’ayant rien à voir avec la qualité des œuvres ; le champ de la représentation politique et syndicale connaît le même phénomène lorsque les porte-parole désignés par les militants ou les formes de mobilisation choisies ne satisfont pas aux exigences médiatiques, etc.).

- Un pouvoir de révélation et d’occultation : certaines questions n’accèdent jamais au débat public, quand d’autres font l’objet d’un traitement quasi obsessionnel, sans qu’aucune logique proprement journalistique puisse justifier ces asymétries dans leur couverture médiatique (les préoccupations des classes dominantes en matière éducative, de loisir ou de consommation sont l’objet de toutes les attentions lorsque les modes d’existence des classes populaires sont quasiment absents des grands médias ; inversement, les illégalismes des classes populaires connaissent une couverture particulièrement intenses dans les rubriques « délinquance et insécurité » quand ceux des classes dominantes font l’objet d’un traitement nettement plus pudique et discret) ; dans le même temps, et même s’ils paraissent dépendants en la matière des sources qui les informent, les médias ont le pouvoir d’attirer l’attention sur des questions qui resteraient méconnues en dehors de cercles restreints (ainsi de la fraude fiscale, de nombreux problèmes de santé publique et d’atteinte à l’environnement, des coulisses des relations internationales, etc.).

Le problème n’est pas tant que les médias détiennent de facto le pouvoir de co-organiser et donc de peser sur l’espace public démocratique, mais la manière dont ils l’exercent. Quand des médias exercent ces pouvoirs continument dans le même sens, ils exercent du même coup une domination effective : c’est en cela que les médias dominants sont dominants !

- Un pouvoir de domination symbolique

Les pouvoirs qu’exercent les médias sont difficiles à saisir et à évaluer. « L’opinion, ça se travaille »... mais l’opinion est souvent rétive. L’impact des différents pouvoirs des médias varie notablement selon les sujets et selon les contextes. Des informations fausses ou biaisées peuvent commettre des ravages ou ne laisser aucune trace, n’avoir qu’un impact instantané ou limité. Mais il en va autrement si elles sont réitérées sur des périodes plus ou moins longues.

Les médias ne fabriquent pas, à proprement parler, le consentement des peuples, mais ils sont parvenus, en quelques décennies, à réduire considérablement le périmètre du politiquement pensable, à reléguer en les disqualifiant les voix contestant l’ordre social et à imposer la centralité et la crédibilité des thèses et des solutions néolibérales. Ce faisant, ils ont construit jour après jour, par un unanimisme savamment organisé, un consensus qui tient pour évidentes et naturelles une doctrine sociale, une organisation économique et des options politiques qui protègent et favorisent les intérêts des dominants.

Trop souvent, les pratiques journalistiques ordinaires déforment et distordent l’information en introduisant à tout instant biais factuels et parti-pris interprétatifs. Mais surtout, loin de garantir une information et des débats pluralistes, indépendants et équilibrés, les chefferies éditoriales exhibent leurs petites différences mais renient toute autonomie pour participer avec délice au grand jeu du pouvoir dans le sillage des classes dirigeantes qui les ont plus ou moins cooptées. Quant aux grandes entreprises médiatiques, elles sont devenues des vecteurs d’influence que s’arrachent les oligarques du grand capitalisme. La plupart des journalistes n’exercent pas le même métier que les professionnels du commentaire. Mais ce sont ces derniers qui orchestrent les pouvoirs des médias dominants.

L’usage dévoyé des pouvoirs qui leur échoient confère aux médias et à ceux qui les dirigent une fonction d’intégration idéologique de la classe dominante et de chambre d’écho de ses préoccupations, ainsi qu’un rôle de relais et d’auxiliaires des pouvoirs politiques et des puissances économiques – un rôle de « chien de garde » en somme. C’est ce pouvoir de domination symbolique, jamais acquis et sans cesse recommencé, qui demande à être dénoncé et combattu pied à pied. C’est à cette tâche qu’Acrimed s’emploie depuis plus de 20 ans.

Blaise Magnin et Henri Maler

Sauvez Canard PC !

vendredi 16 mars 2018 à 06:30

Canard PC, lancé en 2003 par une petite équipe de journalistes issue du magazine Joystick, est devenu une référence des magazines de jeux vidéo grâce à son indépendance et sa liberté de ton. Malgré son ton parfois intensément idiot, Canard PC est reconnu pour son sérieux sur le fond, ce qui nous a amenés à travailler avec des médias extérieurs au jeu vidéo, tels que par exemple Mediapart récemment pour une longue enquête ou Arrêt sur Images pour une série d’émissions.

Aujourd’hui, la quasi-faillite du premier distributeur de presse en France menace directement la survie de Canard PC. Nous avons des solutions pour esquiver ce piège mortel, mais nous avons besoin de vous, nos lecteurs, pour les réaliser.

Mais d’abord, quelques explications.

Comment Presstalis nous entraîne dans sa chute

Presstalis (anciennement NMPP, Nouvelles messageries de la presse parisienne), c’est la société qui s’occupe d’abord de l’acheminement de nos magazines vers les points de vente (votre kiosque ou marchand de presse). Puis qui collecte les revenus de nos ventes. Et finalement qui nous les reverse (enfin, d’habitude…), après avoir pris une commission importante (entre 40 % et 50 % pour nous). Sauf qu’en décembre 2017 et janvier 2018, parce qu’elle s’est retrouvée au bord de la faillite, Presstalis a décidé de garder pour elle 25 % de l’argent qu’elle nous devait (rien de personnel, hein, ils ont fait le coup à tous leurs clients éditeurs). Autrement dit, durant ces deux mois, Presstalis s’est octroyé pas loin de 75 % du revenu de nos ventes !


Le pire, c’est que cela ne suffit pas. Les pertes accumulées sont tellement abyssales (on parle de 300 millions d’euros) que pour sauver Presstalis, les autorités de régulation de la distribution de la presse (où siègent principalement les grands éditeurs) veulent désormais imposer un prélèvement de 2,25 % sur les revenus des magazines pendant cinq ans. Même ceux qui sont distribués par MLP (Messageries lyonnaises de presse, le concurrent de Presstalis) seront touchés, par un prélèvement ramené au dernier moment à 1 % du chiffre d’affaires. Il paraît que c’est pour « sauver le système ».


Il y a juste un problème : comme pour beaucoup d’indépendants, la marge de Presse Non-Stop (la société qui édite Canard PC) est inférieure à 2,25 %, et le fait qu’on nous ait taxé 75 % de nos revenus pendant deux mois n’arrange rien. Nous ne pouvons tout simplement pas payer.

Donc en somme, si Presstalis fait faillite, c’est la cata : la distribution des magazines va être cauchemardesque le temps de trouver une solution. Mais si Presstalis est sauvée aux conditions qu’on nous annonce, c’est la cata tout pareil pour nous. Qu’ils soient chez Presstalis ou MLP, le piège s’est refermé sur nos deux magazines.

Canard PC doit passer mensuel

Jusqu’en décembre 2017, cette crise de la distribution était inimaginable et c’est pourquoi nous avions préparé une nouvelle formule du magazine qui a été lancée le 1er février. Pas de bol, aujourd’hui, cette nouvelle formule est obsolète et il faut tout remettre à zéro.


Contrairement à un trimestriel comme Canard PC Hardware, qui vend beaucoup mais peu souvent, un bimensuel comme Canard PC repose sur des ventes moins importantes, mais très fréquentes. Les bénéfices sont faibles, car il faut payer les coûts de distribution et d’impression deux fois par mois, mais les 21 filets d’eau par an forment finalement un ruisseau suffisant. C’est un modèle qui nous a permis de vivre pendant 15 ans mais qui a l’inconvénient d’être très vulnérable aux conditions de la distribution. La crise d’aujourd’hui et les ponctions voulues par Presstalis rendent ce modèle invivable. Il faut que Canard PC se transforme.

Pour survivre à ce qui s’annonce, Canard PC va devoir publier moins de numéros chaque année, afin de diminuer ses coûts de distribution, et mieux vendre chaque numéro. Devenir mensuel est aujourd’hui la meilleure solution pour continuer d’exister sur papier tout en traitant correctement l’actualité, c’est aussi le meilleur compromis entre coûts de distribution et fréquence de parution pour couvrir l’actualité du jeu vidéo.


Nous ne voulons pas voir cela comme une fin, mais un début : ce sera une troisième vie pour Canard PC, qui a déjà connu avec succès une évolution de ce type début 2007, quand il est passé d’hebdomadaire à bimensuel. Et c’est finalement un retour aux sources pour ses fondateurs qui ont codirigé le magazine Joystick des années 1990 !

Nous allons faire un nouveau Canard PC. Il aura la même impertinence, la même qualité de contenu, la même approche radicale dans les choix éditoriaux avec encore plus de recul dans le tri des informations intéressantes, les mêmes reportages et idioties. Tant qu’à faire, il sera aussi bien plus beau et agréable (avec un joli dos carré pour remplacer les agrafes), et plus épais (au moins 100 pages par numéro). Même si le prix au numéro va nécessairement augmenter, il reviendra moins cher que deux magazines par mois comme actuellement.

Se transformer, tout en restant indépendant

Depuis son lancement en 2003, Canard PC a su rester indépendant malgré bien des crises. Nous avons eu notre lot de tuiles imprévisibles, par exemple l’incendie de notre imprimerie en 2004 trois mois après notre lancement ou au contraire la destruction à la lance à incendie d’une partie de nos exemplaires quelques années après par des grévistes NMPP énervés (oui, déjà). Mais nous confisquer l’argent de nos ventes, ça, c’est nouveau, personne ne l’avait encore jamais fait.


Ces deux dernières années, nous avons mis en route une évolution vers le numérique impliquant des investissements humains et financiers assez lourds. Le lancement de notre site web sur abonnement, dont le développement a été financé grâce à un extraordinaire mouvement participatif, était une étape importante pour notre futur. Il a été financé exclusivement par les abonnements que nous avons honorés pendant un an et qui arrivent à échéance en ce moment (nous avons publié le détail de l’utilisation des fonds du Kickstarter en février).

La crise d’aujourd’hui va nous coûter très cher et c’est toute notre organisation qu’il faut revoir. Mais au moins, maintenant que le site existe grâce à vous tous, il peut servir de première pierre pour des développements ultérieurs, par exemple d’autres publications payantes numériques, dont Canard PC Hardware un jour. Grâce à lui, nous pouvons utiliser la crise actuelle comme un électrochoc pour voir plus loin et accélérer notre développement.


Ce passage en mensuel pourrait constituer une occasion de réaliser, plus vite que nous l’avions prévu, nos projets pour le Canard PC de 2020 : un média qui allierait les bénéfices du web (réactivité, contact avec nos lecteurs...) avec ceux du papier (proposer douze fois par an un mensuel de qualité, une synthèse de ce qui s’est passé d’important dans le monde du jeu vidéo et d’idiot dans le cerveau mutualisé de la rédaction). Une complémentarité qui nous paraît adaptée à la fois aux contraintes qui pèsent sur nous et aux usages de la presse du XXIe siècle.


Plus loin encore, notre ambition à terme est de transformer Canard PC en une référence sur Internet qui aille au-delà du jeu vidéo, dans les domaines du matériel, des loisirs numériques et de la technologie. Un média payant par abonnement qui offrira à ses lecteurs tout ce que l’équipe de Canard PC sait faire de mieux : des articles de qualité, rédigés en parfaite indépendance vis-à-vis des éditeurs ou des constructeurs, avec le sérieux sur le fond mais surtout pas sur la forme qui nous caractérise. Nous couvrons déjà le jeu vidéo et le hardware, il ne nous reste plus qu’à ressusciter feu Humanoïde (sous forme d’un site web cette fois), et de pouvoir proposer à ceux qui le souhaitent un abonnement numérique englobant le tout pour un prix annuel inférieur à celui d’un abonnement papier actuel à Canard PC.

Soutenez Canard PC

Avec votre soutien, la menace actuelle peut se transformer en un formidable accélérateur de nos projets, si toutefois ils rencontrent vos envies. Lors de cette campagne de financement participatif, vous pouvez nous aider en souscrivant un abonnement numérique de soutien, dont la durée est largement symbolique par rapport au prix, et dont le montant servira à nous sortir de ce traquenard par le haut, avec de grandes ambitions.


En cas de succès, et dans cet esprit, pour nous guider sur les évolutions futures et tester nos idées, nous constituerons avec les contributeurs qui le souhaitent une sorte de club informel des amis de Canard PC : les membres seront régulièrement consultés en avant-première sur les projets envisagés par Canard PC et Canard PC Hardware et ils nous aideront à mieux définir les projets à venir.

À quoi va servir le financement ?

100 000€ : sauvons Canard PC

Avec cette somme, nous avons de quoi payer la taxe Presstalis pesant sur nos magazines en 2018, et les moyens de sauver Canard PC en le passant mensuel. En serrant les dents et en esquivant les balles, nous pouvons nous refaire une santé en 2019.

Pourquoi cette somme précisément ?

- 40 000€ pour encaisser le sale coût de Presstalis sur 2018 : rien qu’avec les mesures déjà annoncées (les 25 % pris, et les 2,25 % ou 1 % à venir), le « sauvetage » de Presstalis va nous coûter directement plus de 100 000€ sur 5 ans, dont environ 40 000€ dès cette année.

- 40 000€ à 60 000€ pour passer Canard PC mensuel sans léser les abonnés : avec le changement de périodicité, les abonnements existants seront convertis en abonnements au mensuel. Comme ce dernier aura moins de numéros par an, les abonnements actuels vont être prolongés pour ne léser personne, ce sont des rentrées d’argent (entre 40 000€ et 60 000€) qui vont nous manquer cette année et mettre notre trésorerie dans le rouge.

150 000€ : oublions Presstalis

Avec la somme supplémentaire, nous savons que nous pouvons supporter la taxe de 2,25 % et 1 % sur 5 ans pendant que nous menons à bien notre transformation. Cela nous met dans une situation beaucoup plus rassurante.

- Encaisser le sale coût de Presstalis sur la totalité des 5 ans : Nous avons en caisse de quoi payer ce que Presstalis va nous coûter directement sur les cinq prochaines années avec ses fameux 25 %, 2,25 % et 1 %, soit environ 100 000€.
- 40 000€ à 60 000€ pour passer Canard PC mensuel sans léser les abonnés : comme expliqué précédemment, le passage au mensuel va entraîner un allongement des abonnements existants pour ne léser personne et donc un important manque de trésorerie pour nous au moment du changement.

Et ensuite ?

Si nos lecteurs nous suivent, nous avons des projets à vous proposer pour que la crise de Presstalis devienne une opportunité pour accélérer notre développement au-delà du seul jeu vidéo ou du papier.

À propos du porteur de projet

Fondée en 2003 par cinq anciens journalistes du mensuel Joystick attachés à leur liberté, la société Presse Non-stop (qui édite Canard PC et Canard PC Hardware) a fait le pari d’éditer des journaux qui comptent avant tout sur leurs lecteurs : plus de 87 % de son chiffre d’affaires vient des ventes en kiosque ou par abonnement, et moins de 13 % des recettes publicitaires. Elle emploie une quinzaine de personnes, majoritairement journalistes.

- Entre Que Choisir et Fluide glacial : Depuis 15 ans, le magazine Canard PC passe en revue l’actualité du jeu vidéo (PC, consoles et mobiles) de façon indépendante et volontairement caustique. Humoristique, indépendante et engagée, notre ligne éditoriale n’a pas changé depuis la fondation pour la bonne raison que nous sommes le seul magazine de jeux vidéo en France à exister depuis 15 ans sans interruption ni changement de propriétaire. Depuis mai 2017, Canard PC est intégralement disponible en ligne sur abonnement sur le site www.canardpc.com. Vous pouvez suivre Canard PC sur Twitter (@Canardpcredac) et sur Facebook (CanardPCmagazine).

- La bible du hardware : Canard PC Hardware est la référence française des tests indépendants sur le matériel informatique et l’univers du high-tech. Il s’adresse aussi bien aux experts qui y trouveront des informations pointues qu’aux débutants qui apprécieront son approche didactique. Qu’il s’agisse de composants informatiques ou de produits électroniques plus grand public, Canard PC Hardware est LA source d’informations fiable et indépendante à consulter avant d’acheter du matériel. Publié initialement sous la forme d’un hors-série annuel « Spécial Hardware » du magazine de jeux vidéo Canard PC, Canard PC Hardware est devenu un trimestriel à part entière en mai 2009. Vous pouvez suivre Canard PC Hardware sur Twitter (@cpchardware) et sur le web www.cpchardware.com.

Can't retrieve feed: file_get_contents(http://gamerz0ne.fr/full-rss/makefulltextfeed.php?url=www.acrimed.org%2Fspip.php%3Fpage%3Dbackend&max=10&links=preserve&exc=&submit=Create+Feed): failed to open stream: HTTP request failed! HTTP/1.1 404 Not Found