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Au parlement européen, l'art d'étouffer la politique

mardi 9 juin 2015 à 00:00

Les observateurs avaient imaginé des dizaines de rebondissements possibles, à l'approche d'un vote très attendu, mercredi midi à Strasbourg, sur le projet de traité de libre-échange avec les États-Unis (TTIP ou TAFTA pour ses adversaires). Mais ce scénario-là, ils sont peu à l'avoir vu venir. Martin Schulz, le président du Parlement européen, a décidé in extremis, mardi en début de soirée, de reporter la consultation du lendemain. Quelques lignes envoyées par mail aux 751 eurodéputés ont suffi : circulez, le vote n'aura pas lieu (ci-dessous le mail du secrétariat général envoyé aux eurodéputés).

Extrait du mail du secrétariat général du parlement européen envoyé mardi soir.Extrait du mail du secrétariat général du parlement européen envoyé mardi soir.

La raison de cette manœuvre est simple : le groupe politique auquel appartient Martin Schulz à Strasbourg, les sociaux-démocrates (dont le PS), se déchire en interne sur ce dossier emblématique du mandat. De ce fait, la majorité « classique » formée des conservateurs et des sociaux-démocrates, qui dicte – et plombe bien souvent – la vie de l'institution depuis l'été 2014, n'est plus assurée. En l'état, selon les derniers décomptes, ce texte n'aurait pas eu de majorité mercredi.

Une anecdote parmi d'autres, dans les méandres de la vie strasbourgeoise ? Au contraire, ce passage en force sur un texte clé du mandat est un révélateur des manières de fonctionner totalement déprimantes de l'institution. Schulz, en gestionnaire ultra-dévoué de cette « grande coalition » à l'allemande, a préféré ne prendre aucun risque. Il a choisi de ne pas organiser un vote qu'il aurait pu, sacrilège, ne pas remporter.

Mieux vaut ne pas voter que perdre : l'élu natif d'Aix-la-Chapelle a joué de sa personne comme rarement il l'a osé. Il a sorti de son chapeau un article du règlement plutôt exotique (le 175) pour renvoyer le texte en commission spécialisée, en l'occurrence la commission « commerce international » du Parlement. Selon cet article, un texte peut être reporté lorsque plus de cinquante amendements sont déposés à l'approche du vote en séance plénière – ce qui est largement le cas ici, on a recensé plus de 200 amendements.

Que s'est-il passé pour en arriver là ? La commission « commerce international » du Parlement s'était pourtant prononcée le 28 mai en faveur du TTIP en chantier, ce qui laissait présager un vote plutôt facile en plénière à Strasbourg. À l'époque, la majorité comptait toutes les voix du PPE (droite, premier groupe du Parlement, dont l'UMP) et des sociaux-démocrates du S&D (à l'exception de celle du socialiste français Emmanuel Maurel). Pour obtenir cette majorité très confortable en commission (28 voix pour, 14 contre), le rapporteur social-démocrate avait dû lâcher du lest. Il avait accepté, en particulier, de retirer du texte la mention explicite d'une exclusion de l'ISDS, ce mécanisme d'arbitrage entre État et entreprises privées qui cristallise toutes les tensions depuis le début des négociations en 2013.

Seulement, depuis le vote du 28 mai, les sociaux-démocrates se sont fait attaquer sur leur gauche, par les écolos, la gauche unitaire européenne (GUE, où l'on trouve le Front de gauche) et une myriade d'organisations de la société civile, qui leur reprochent leur trahison sur l'ISDS. Le groupe S&D a donc choisi de contre-attaquer et de déposer la semaine dernière un nouvel amendement mentionnant, de manière explicite cette fois, l'exclusion de ce fameux mécanisme d'arbitrage. Ainsi, si cet amendement anti-ISDS avait été adopté mercredi, c'est le PPE, sur la droite, qui aurait alors refusé de voter l'ensemble du texte en l'état.

Bref, la situation s'annonçait imprévisible, et la majorité menacée. Soudainement, on observait à Strasbourg ce qui manque d'habitude cruellement au Parlement européen : de l'incertitude, des rapports de force inédits, un débat qui dépasse les murs du Parlement et finit même par intéresser le grand public. Sentant la situation lui échapper, Schulz a choisi de temporiser.

Sur le front de la légalité, il n'y a rien à redire. Mais le signal envoyé par le patron de l'institution est consternant. Il renvoie l'image d'une institution verrouillée, ultra-dominée par une coalition PPE-S&D calquée (de loin) sur le modèle allemand (CDU-SPD), où toute tentative d'élaborer une majorité alternative, qui mettrait en minorité l'un des deux premiers groupes de l'hémicycle, est bannie.

Toutes proportions gardées, l'affaire rappelle ce rouleau compresseur auquel doit faire face le gouvernement grec d'Alexis Tsipras, qui cherche à construire – sans y parvenir pour l'instant – une alternative au sein de l'UE aux politiques défendues de concert par les dirigeants sociaux-démocrates et conservateurs à Bruxelles.

Martin Schulz le 1er juillet à Strasbourg, après sa réélection à la présidence du Parlement. © Reuters.Martin Schulz le 1er juillet à Strasbourg, après sa réélection à la présidence du Parlement. © Reuters.

Rapide retour en arrière. Au printemps 2014, la campagne pour les élections européennes introduit une nouveauté : les Spitzenkandidaten, des « chefs de file » pour chaque parti européen. Ces figures s'engagent à faire campagne dans toute l'Europe, pour leur formation respective. Avec une règle implicite : le chef de file du parti qui arrivera en tête des élections, au niveau des 28, deviendra président de la commission. Cette innovation a un double objectif. D'abord, elle vise à « européaniser » la campagne pour les européennes, quand trop souvent, les querelles nationales l'emportent sur les débats européens de fond. Elle doit aussi renforcer la légitimité du président de la commission, élu, non pas directement par les citoyens, mais par les eurodéputés. Dans la foulée, le Parlement espérait renforcer (un peu) son autorité dans le jeu bruxellois, face à la commission (censée incarner l'intérêt général européen) et au conseil de l'UE (qui porte la voix des 28 États membres à Bruxelles).

À l'époque, le candidat du parti socialiste européen n'est autre que Martin Schulz. Il va perdre, assez largement, face à un certain Jean-Claude Juncker. À peine battu, Schulz ne tarde pas à négocier avec la droite européenne cette « grande coalition » qui lui permet, dès juillet 2014, de rempiler à son poste de président du Parlement européen, malgré la défaite. Et cette même « grande coalition » élira Juncker à la tête de la commission en octobre 2014 (un vote où les socialistes français se sont abstenus). Tout se passe comme si, depuis ce « deal » originel, Schulz n'avait cessé, un seul jour de son mandat, de se souvenir qu'il doit son poste à cette « grande coalition » bancale entre PPE et S&D.

Pour le groupe social-démocrate, l'effet politique est déflagratoire. Il se trouve piégé, à intervalles réguliers, par des compromis boiteux avec la droite européenne, qu'il peine bien souvent à défendre devant ses électeurs. Après un an de mandat, la délégation du S&D semble très divisée.

Sur le TTIP, l'écart est immense entre des partisans fervents du traité (Roumains, Italiens, Espagnols, une partie des Allemands) et des opposants assez nombreux (une partie des Français, des Allemands, des Britanniques). De ce point de vue, le report tactique de Schulz risque d'exacerber un peu plus ces divisions. Il pourrait aussi encourager, en interne, des remises en question plus franches de cette « grande coalition » implicite avec la droite, négociée dans la précipitation, sans suffisamment de garanties, et dont les sociaux-démocrates sortiront toujours perdants ou presque. C'est peut-être là, la bonne nouvelle du jour.

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En Turquie, le parti HDP a su fédérer une multitude de contestations

mardi 9 juin 2015 à 00:00

Istanbul (Turquie), correspondance. - « J’ai 54 ans, je ne suis pas kurde, mais je suis féministe », expliquait Filiz Kerestecioglu, alors candidate du parti HDP à Istanbul. En ce dimanche qui précédait les élections législatives du 7 juin, cette avocate prenait la parole au cœur du quartier de Cihangir dont les ruelles jouxtent la place Taksim et descendent vers le Bosphore. Pour l’occasion, le square a pris des airs de kermesse. Des enfants peignent des arbres (logo du HDP). Il est possible de grignoter des gâteaux secs et de boire un thé. Le vendeur ambulant porte un T-shirt Che Guevara. L’ambiance familiale et décontractée illustre une nouvelle manière de vivre la politique en Turquie. Aux antipodes des meetings géants de l’AKP du président Erdogan.

Filiz Kerestecioglu, membre d’une association de défense des droits de l’homme, est entrée en contact avec les militants kurdes au cours des années 1990. En 2011, elle adhère au mouvement HDP qui la porte candidate pour ces législatives 2015 : « Ma couleur a toujours été le mauve [couleur du mouvement féministe en Turquie]. Intégrer le HDP est le prolongement naturel de mon combat. C’est un parti multicolore qui défend de nombreuses causes, dont celle des femmes. »

Le parcours de cette Stambouliote qui vient d’être élue au parlement d’Ankara illustre la mutation du HDP que beaucoup continuent de qualifier de parti kurde ou pro-kurde, non sans arrières-pensée dans un pays où le mot « kurde » reste associé à la lutte armée (quand il n’est pas question de terrorisme), aux milliers de victimes du conflit des années 1990 et aux velléités d’indépendance.

La bannière HDP réunit pourtant de nombreuses composantes (organisations de gauche, féministes, homosexuels, écologistes, etc.) sous le mot d’ordre « Nous tous au Parlement ». C'est un parti qu’on qualifierait de gauche plurielle sous d’autres latitudes. « Nous sommes le peuple et les peuples, résume Filiz Kerestecioglu. Le peuple pour que chacun prenne en main son destin. Les peuples pour en finir avec l’exclusion, le racisme et établir une paix durable. »

Le co-président du HDP, Selahattin Demirtas (2e en partant de la droite) célèbre sa victoire avec les membres de son partiLe co-président du HDP, Selahattin Demirtas (2e en partant de la droite) célèbre sa victoire avec les membres de son parti © Murad Sezer/Reuters

Feraht Kentel est sociologue et membre du Parti socialiste ouvrier révolutionnaire : « Le mouvement politique kurde est progressivement devenu le parti de toute la Turquie. Et comme il n’y a pas une véritable opposition de gauche, le HDP occupe le vide. » Pour cet universitaire d’Istanbul qui ne cache pas son adhésion aux valeurs du HDP, il s’agit « d’un mouvement social qui se développe en dehors des partis traditionnels et qui est similaire à ce qui se passe dans le monde entier comme Occupy Wall Street, Podemos en Espagne ou les Indignados au Brésil ».

Pas question pour le HDP de renier son passé lié au mouvement kurde dont le bras armé est le PKK. Son leader Abdullah Öcalan, qui purge une peine de prison à perpétuité, reste très influent. Les cadres et structures du mouvement kurde sont une véritable « force de frappe ». Pour autant, au cours de cette campagne électorale, le retrait des Kurdes, aussi bien dans la rédaction du programme que dans le choix des candidats est manifeste. Et le pari s'est révélé gagnant. Malgré sa 4e position, cette formation est politiquement le grand vainqueur des élections législatives du 7 juin.

Le HDP doit en grande partie son succès à Selahattin Demirtas, figure montante de la vie politique turque, qui avait obtenu 9,7 % des voix à l’élection présidentielle d’août 2014. Le co-président du HDP est originaire d’une famille kurde du sud-est du pays. Il se lance dans les études de droit en prenant la défense de son frère qui ne trouve pas d’avocat. Militant au sein de l’association turque des droits de l’homme dont il devient le président de la branche de Diyarbakir (« capitale » des Kurdes de Turquie), il ouvre une antenne d’Amnesty International.

Pour illustrer la popularité grandissante de ce quadragénaire surnommé « Selo », Ferhat Kentel raconte en souriant : « Mon beau-père qui vote MHP (parti nationaliste) depuis toujours m’a dit qu’il voterait pour ce type s’il était le président du MHP. » L’homme est simple, honnête, humain. Il joue du saz (instrument de musique traditionnelle). Et ce naturel ringardise les autres leaders politiques. Le sociologue souligne l’humour mis en avant lors de la présentation du programme du HDP à la télévision sous forme de sketch : « La politique turque est polarisée, tranchée. C’est la haine, la trahison. Et voilà un parti politique qui rigole, qui plaisante et cela rend fous leurs adversaires qui tombent dans l’insulte, l’humiliation. C’est le nouvel esprit des mouvements sociaux en Turquie, comme celui né de l'occupation du parc Gezi. »

Quand ses adversaires jouent la carte des clivages ethniques ou religieux, Demirtas défend sans faille une politique de réconciliation, la poursuite du processus de paix entre Kurdes et Turcs au nom d’un avenir commun ou la reconnaissance du génocide arménien. Il y a quelque chose de surprenant à voir apparaître des drapeaux turcs lors des rassemblements HDP et le portrait de Mustafa Kemal Atatürk côtoyant celui d’Ocalan.

Cette union se veut ouverte à tous les laissés-pour-compte du pays. « Nous sommes le parti qui présente le plus grand nombre de femmes pour les élections législatives. Toutes les minorités y compris les LGBT sont représentées chez nous. C’est une question de principe », répète inlassablement Selahattin Demirtas. Avec 48 % des listes occupés par des femmes, le HDP est loin devant en matière de parité.

Ces prises de position sont risquées, même au sein des milieux les plus ouverts d’Istanbul. Le PKK continue de faire peur. La figure d’Ocalan reste une menace. Zeynep Tanbay est danseuse. Elle fait partie de l’intelligentsia artistique de Cihangir. Elle non plus n’est pas kurde, mais elle s’est pourtant lancée dans l’aventure HDP au point d’être de toutes les actions pour mobiliser des voix. Pour Zeynep, la mutation en cours n’est pas seulement du côté kurde. « Le parti kurde parlait déjà de la Turquie dans son ensemble et non seulement des Kurdes. Le discours n’a pas changé, mais l’ouest de la Turquie n’était pas prêt à l’entendre. Les préjugés l’emportaient. »

À faire du porte-à-porte, elle s’est rendu compte que « petit à petit les esprits s’ouvrent. Il y a enfin une rencontre entre le discours du HDP et les gens qui s’interrogent face à la situation où l’AKP a conduit le pays. L’idée que le HDP est un parti au service d’une Turquie démocratique dans son ensemble fait son chemin. Ce qui est bon pour les droits des Kurdes est automatiquement bon pour toute la Turquie. Ce sera plus de démocratie pour nous tous ».

Pour autant, le HDP n’est pas à l’abri des contradictions d’une gauche hétéroclite. Ferhat Kentel précise : « Je suis multiple. Nous sommes plein de choses à la fois. L’identité est plus complexe qu’être kurde ou musulman. Il y a ma dimension kurde, ma dimension musulmane, mes autres dimensions… » Pour le sociologue, le HDP est à l’image des nouvelles réalités sociologiques du pays. Son hétérogénéité « casse le modèle », ramasse large et c’est contradictoire avec les esprits catégorisants. « S’ils abandonnaient les LGBT ou la question arménienne, le HDP pourrait avoir plus de voix, mais ils ne seraient plus eux-mêmes. »

Cette hétérogénéité peut s’avérer un handicap : « Il est difficile d’avoir un discours unitaire. Le dénominateur commun est d’accepter les différences, de défendre les droits et libertés individuelles et d’être favorable à une démocratie de la base », explique Murad Akincilar du centre de recherche en sciences sociales et politiques DISA. Cette amplitude du mouvement le rend facile à attaquer. « Durant la campagne, l’AKP ne s’est pas gêné pour instrumentaliser les peurs et les préjugés les plus vils en traitant le HDP d’athées, de subversifs, de pervers. C’est primitif, mais cela marche », poursuit le chercheur.

Ces dernières semaines, tous les moyens ont été bons pour contrer l’ascension du HDP que les sondages mettaient en évidence. Diabolisation, amalgames, cette violence n’a pas été simplement verbale. L’attentat à la bombe qui a fait deux morts et des dizaines de blessés lors du dernier meeting de campagne a été le point d’orgue d’une multitude d’attaques contre les bureaux et militants de ce parti.

Malgré toutes ces embûches, de faibles moyens, un déséquilibre de la couverture médiatique très défavorable, le HDP a gagné, sans contestation possible, sa place au parlement et le monde politique turc n’est plus le même. Au président Erdogan qui, malgré son statut, s’est impliqué corps et âme dans la campagne en promettant une « nouvelle Turquie » avec un régime présidentiel fort à la place du régime parlementaire actuel, 13 % des électeurs ont répondu qu’ils voulaient une autre « nouvelle Turquie »

Reportage réalisé en collaboration avec P24 Plateform for independent journalism.

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Christophe Dubois: «La France se rend complice du régime algérien»

lundi 8 juin 2015 à 00:00

Ce sera la deuxième visite en trois ans. Rarement un président français aura marqué autant d’égards vis-à-vis de l’Algérie. Le 15 juin, François Hollande se rend à Alger à l’invitation du président Abdelaziz Bouteflika. Une « visite de travail », a expliqué l’Élysée. En décembre 2012, il avait déjà fait le voyage pour une visite d’État de deux jours. Cette fois, pas de mise en scène spectaculaire ni de grand discours devant l’Assemblée nationale. Il n’empêche, l’entretien prévu entre les deux chefs d’État est une nouvelle preuve de l’étroitesse des relations entre les deux pays et du soutien que la France continue de manifester à un régime à bout de souffle, incarné par un président très affaibli par la maladie.

Dans Paris Alger, une histoire passionnelle (Stock 2015), les journalistes Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet décryptent les relations franco-algériennes sous tous leurs aspects. Si les premiers chapitres historiques n’apportent rien de neuf par rapport à la littérature existante, ceux consacrés aux relations diplomatiques, sécuritaires et économiques éclairent la complicité française vis-à-vis du « système » algérien. Une « fiction » où le pouvoir se partage, de façon totalement obscure, entre la présidence (élargie à la famille Bouteflika), l’armée et les services de renseignement (le puissant DRS), pour maintenir un « régime rétrograde et totalitaire ».

« En entretenant la fiction du pouvoir algérien, [la France] lui donne une légitimité qu’elle ne mérite pas, écrivent les auteurs. Le Système est arrivé à bout de souffle. Le quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika est de loin le plus poussif, celui de trop. Une comédie désolante. La France a laissé faire. Trop besoin de l’Algérie, de son soutien militaire, de ses marchés potentiels et (en partie) de son énergie. »

Dubois et Tabet rappellent également la coopération méconnue en matière de maintien de l’ordre, la fameuse « gestion démocratique des foules », ou l’importance de la lutte contre le terrorisme. Ils racontent l’énergie mise par François Hollande pour convaincre l’Internationale socialiste d'accepter l’adhésion du FLN. Mais aussi les relations d’affaires, voire affairistes entre les deux pays, et les acquisitions douteuses de biens immobiliers à Paris par de nombreux dignitaires algériens.

Ce sont d’ailleurs ces révélations qui ont provoqué une polémique en Algérie. Une émission de télévision satirique, “El Djazaïria Week-end”, a eu le malheur d’évoquer l’achat en 2007 par la fille du premier ministre algérien Abdelmalek Sellal d’un appartement sur les Champs-Élysées. En avril, l’émission a été « suspendue » à la demande des autorités.

Quant aux auteurs du livre, ils n’ont jamais obtenu leur visa pour l’Algérie : déposée en mai 2014, la demande est restée lettre morte jusqu’à ce que l’un d’eux décroche un rendez-vous avec l’ambassadeur à Paris, en début d’année 2015. « Dans une ambiance peu amicale », Amar Bendjama finit par lâcher : « Faites votre livre. Il sera mauvais pour nous, mais au moins nous n’y aurons pas participé. »

Paris Alger, une histoire passionnelle
Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet

Stock, 2015, 20,50 euros

 

 

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Cisjordanie: Orange, la colonisation, Netanyahou et Fabius

lundi 8 juin 2015 à 00:00

« Les liaisons dangereuses d’Orange dans le Territoire palestinien occupé » : c’est le titre d’un rapport publié au début du mois dernier par cinq ONG et deux syndicats (il est à lire ici). Dans ce document de cinquante pages, ces organisations (1) révélaient que le groupe de télécommunications français Orange, dont l’État détient 25,05 % des parts, était lié avec l’entreprise israélienne Partner qui possède 208 antennes et installations diverses dans des colonies israéliennes de Cisjordanie, illégales au regard du droit international.

Partner a construit des antennes sur des terres palestiniennes confisquées, expliquaient les auteurs du rapport, offre ses services aux colons et à l’armée et contribue à assurer la viabilité économique et le maintien des colonies au détriment des Palestiniens. Par sa présence, constatait le document, Partner contribue aussi à perpétuer une situation considérée comme illégale par la communauté internationale. Le tout en violation du droit international et des droits humains.

Stéphane Richard, PDG d'Orange.Stéphane Richard, PDG d'Orange. © (dr)

En conclusion de leur document, les organisations signataires recommandaient donc à Orange d’« exiger de Partner de ne pas opérer dans les colonies israéliennes dans le territoire palestinien occupé pour éviter de contribuer au maintien d’une situation jugée illégale par la communauté internationale » et, en cas d’échec, d’« interrompre sa relation d’affaires avec Partner et d’émettre une déclaration publique par laquelle l’entreprise marque clairement sa volonté d’éviter de contribuer à la viabilité économique et au maintien des colonies israéliennes ».

Orange avait d’abord répondu en assurant qu’il n’était pas « opérateur en Israël », et qu’il ne détenait aucune action ou droit de vote de Partner. Le contrat existant permettant à Partner d’utiliser « la marque et l’image d’Orange en échange d’une redevance », avait expliqué l’entreprise française, avait été « signé par le propriétaire de l’époque et transmis à France Télécom en 2000 lors de l’acquisition de la marque ». Ce qui ressemblait fort à un dégagement en touche.  

Mercredi dernier, changement de stratégie d’Orange. En visite au Caire, le PDG Stéphane Richard indique être « prêt à abandonner demain matin » les liens avec Partner « sans exposer Orange à des risques énormes » sur le plan légal ou financier. Le lendemain, confirmation : Orange annonce par un communiqué sa décision de cesser « à terme » sa relation avec Partner, tout en précisant que cette décision « n’a aucune motivation politique et relève d’une volonté d’avoir la maîtrise totale de sa marque ». Rappelant qu’il est lié à Partner par un accord expirant en 2025, Orange ajoute qu’il respectera « strictement les accords existants ».

En Israël, où la campagne internationale « boycott, désinvestissement, sanctions » (BDS) est considérée comme une menace diplomatique majeure, la décision d’Orange est reçue – et traitée – comme une agression.

« Je dois avouer avoir été surprise par ces informations, qui ne me semblent pas raisonnables pour une entreprise de la taille d’Orange, réplique dans une lettre à Stéphane Richard la ministre israélienne des affaires étrangères, Tzipi Hotovely. Je suis confiante dans le fait que ces informations ne reflètent pas les intentions de votre compagnie. Et vous prie donc de clarifier cette question le plus vite possible. » « J’appelle le gouvernement français à rejeter publiquement les déclarations et les agissements malheureux d’une compagnie dont il est en partie propriétaire », exige de son côté le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, manifestement furieux. Il accuse Orange de participer à un « drame absurde », celui dans lequel une démocratie « respectueuse des droits de l’homme », exposée aux « menaces sécuritaires », est confrontée « aux condamnations systématiques et aux tentatives de boycott. On ne pardonnera pas ce drame absurde… ».

Est-ce le poids de cette menace ? Le lendemain, Laurent Fabius déclare que la France est « fermement opposée au boycott d’Israël ». Puis l’entourage de François Hollande affirme à l’AFP que « la France n’est pas dans une action sur le boycott qui puisse avoir la moindre ambiguïté. Un industriel a le droit de choisir ses partenaires en Israël. Orange veut continuer à travailler. C’est à Orange et à Orange seul de déterminer avec qui ». Comprenne qui pourra.

Entretemps, Stéphane Richard a rectifié sa stratégie. Ou son discours. « Orange est présent en Israël pour y rester », déclare le PDG, qui affirme « regretter sincèrement » la « controverse » née de ses propos et proclame « Nous aimons Israël. »

En d’autres termes, une fois de plus, le gouvernement israélien a réussi l'un de ses tours de passe-passe diplomatiques favoris : transformer une mesure étrangère – en l’occurrence un projet de mesure – parfaitement licite, contre sa politique de colonisation illégale, en une agression contre Israël. C’est-à-dire faire surgir le mot boycott lorsqu’il s’agit, comme ici, d’agir conformément au droit international en cessant de soutenir l’occupation. Qu’il ait été assisté dans cette besogne par le ministre français des affaires étrangères est consternant.

Peut-être faut-il rappeler que sur l’occupation des territoires palestiniens par Israël, la position officielle de la France est pourtant assez claire. Comme l’ONU et l’Union européenne, elle ne « reconnaît pas la souveraineté d’Israël » sur ces territoires et « ne les considère pas comme faisant partie intégrante du territoire d’Israël ». Au cours de sa première visite présidentielle dans les territoires occupés en novembre 2013, François Hollande avait d’ailleurs rappelé « l’illégalité de la colonisation » et demandé son « arrêt total et définitif ».

Quant au ministre des affaires étrangères Laurent Fabius, sa signature figure, avec celles de quinze autres ministres des affaires étrangères européens, au bas d’une lettre adressée le 13 avril 2015 à Federica Mogherini, haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères. Dans cette lettre, il est rappelé que « l’expansion des colonies israéliennes illégales dans les Territoires palestiniens occupés, et autres territoires occupés depuis 1967, menace la perspective d’un accord de paix juste et définitif ». Cette lettre avait pour but de rappeler à Mme Mogherini que les directives de juillet 2013 sur l’identification des produits des colonies « doivent être appliquées, conformément à la politique constante de l’UE qui vise à la préservation de la solution à deux États ».

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(1)  Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD-Terre solidaire), Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), Ligue des droits de l’homme (LDH), Al-Haq (défense des droits de l’homme en Palestine), Association France-Palestine Solidarité (AFPS), CGT, Union syndicale « Solidaires ».

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« Va étudier, Camba ! »

lundi 8 juin 2015 à 00:00

C’est une information qui concerne en priorité le premier secrétaire du Parti socialiste français, dont le mandat, à défaut du parcours universitaire, est désormais légitime, semble-t-il : une centaine d’anciens étudiants de l’université Lusophone de Lisbonne ont décidé de revenir sur les bancs de la faculté afin de ne pas perdre un diplôme dont les conditions d’attribution ont été jugées litigieuses par le ministère de l’éducation. Un risque que ne court pas le « docteur des universités » Jean-Christophe Cambadélis au vu de l’apathie démocratique qui a accueilli la révélation ici même, par mon collègue et ami Laurent Mauduit, du caractère éminemment suspect de son itinéraire académique.

À l’origine de l’affaire de la Lusophone, il y a un personnage qui, comme Cambadélis, personnifie assez bien cette classe politique européenne professionnelle, de plus en plus dominée par des apparatchiks arrivistes, parfois même affairistes, licenciés en manœuvres d’appareils, maîtres en magouilles électorales, docteurs en promesses non tenues. Quand la presse portugaise révèle, en 2012, que la licence obtenue en 2007 est un titre de complaisance, Miguel Relvas occupe dans les faits la place de numéro deux bis dans le gouvernement de centre-droit dirigé par son ami intime Pedro Passos Coelho.

Sur les 180 crédits nécessaires à l’obtention du diplôme, Relvas en a reçu 160 par « équivalences » liées à ses activités antérieures (la politique et une aventure entrepreneuriale douteuse avec Passos Coelho), le tout en un temps record, un an. Certes, Cambadélis, ancien président de l’Unef, a passé de longues, très longues (premières) années dans les enceintes universitaires. Mais sans jamais atteindre même le niveau du Deug. Les peaux d’âne, licence, maîtrise, qui lui ont permis d’accéder au Graal du doctorat ont été accordées également par « équivalence »… à la française, des « dispenses ». Quant à la thèse elle-même, validée par un jury singulièrement militant, Laurent Mauduit a exposé sa haute valeur académique (c’est ici, ici et encore ici).

Mais c’est ici que s’arrête la comparaison entre la « République exemplaire » de François Hollande et un Portugal où la démocratie, moins vermoulue, manifeste encore quelques signes de vitalité. Réactions en France aux révélations de Mediapart sur le passé universitaire frauduleux du principal dirigeant du parti au pouvoir ? Rien. Une classe politique complice, une presse complaisante, une base militante pratiquement réduite au socialisme alimentaire sur fonds publics, une opinion lassée, ne lèveront même pas un sourcil. Du côté de la communauté académique et des autorités universitaires, même apathie.

Ce serait de l’histoire ancienne ? Mais en Allemagne, la révélation, tardive elle aussi, d’un plagiat partiel dans une (vraie) thèse de doctorat a coûté son poste ministériel et sa carrière politique à Karl-Theodor zu Guttenberg, étoile montante de la CDU-CSU et possible candidat à la succession, le jour venu, d’Angela Merkel à la Chancellerie fédérale.

Au Portugal, Miguel Relvas, pourtant défendu bec et ongles par le premier ministre, a dû faire face à une mobilisation citoyenne. Chacune de ses sorties en public, de plus en plus problématiques, était accompagnée de protestations où fleurissaient sarcasmes et pancartes : « Retourne à l’école », « Va étudier, Relvas ». Une presse normalement attentive et les réseaux sociaux ne lâchent rien. Son collègue au gouvernement, le ministre de l’éducation et universitaire de haut rang Nuno Crato, décide l’annulation de la « licence » de Miguel Relvas, et l’ouverture d’une enquête sur le fonctionnement de la Lusophone. Enquête qui aboutira à la mise en cause de 152 diplômes que l’université est alors sommée d’annuler, sous peine de sanctions pouvant aller jusqu’à la fermeture. Entretemps, une année tout de même après les premières révélations, Relvas a été démissionné et a disparu de la scène politique portugaise.

Alors que le dossier particulier de Miguel Relvas est entre les mains de la justice, l’inspection générale de l’éducation et de la science, à la demande de la presse, va devoir rendre public le rapport qui a conduit à l’annulation de 152 diplômes de l’université Lusophone. Le ministère portugais de l’éducation, dans une note adressée au quotidien Publico, vient d’indiquer qu’une centaine des étudiants concernés a accepté « de reprendre le cycle des études pour compléter sa formation et régulariser sa situation académique ». Va étudier, Camba !

BOITE NOIREUn peu plus âgé que Jean-Christophe Cambadélis et Laurent Mauduit, j'ai milité avec eux, et bien d'autres, à l'OCI pendant toute la décennie 70. À Sciences-Po Paris, un de mes "contacts", éphémère (question de plan de carrière, je suppose), s'apppelait François Hollande.

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